Antoine-Joseph ASSAF, Ecrivain, philosophe, docteur d’Etat de la Sorbonne, ancien otage au Liban

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PRESENTATION

Présentation par Marie-Joëlle Guillaume

Je suis très heureuse d’accueillir ce soir au nom de notre Académie Antoine-Joseph Assaf, écrivain et philosophe français – ‘’français’’ car, cher Antoine, vous êtes né au Liban, vous restez très attaché à votre terre natale, mais vous êtes naturalisé français et avez la passion de la France. Votre CV est extrêmement riche, je vais tenter d’aller à l’essentiel : né au Liban en 1958 vous arrivez en France en 1976 et vous entrez au lycée Henri IV comme étudiant en classes préparatoires, en hypokhâgne puis en khâgne, et vous vous liez d’amitié avec votre professeur de philosophie André Bloch qui vous introduit auprès d’Emmanuel Levinas à la Sorbonne. À l’École normale supérieure de la rue d’Ulm vous suivez les séminaires de Derrida, Aubenque, Althusser, et ceux de Michel Foucault et Villemin au Collège de France. Mais, alors que vous préparez un doctorat d’État ès lettres à la Sorbonne, un événement bouleverse votre vie, votre conscience, votre manière même d’être au monde : du 11 septembre 1983 au 21 octobre 1984, donc pendant plus d’un an, vous êtes otage au Liban. C’était l’époque de l’opération « Paix en Galilée » menée par Tsahal, l’armée d’Israël, en juin 1982 puis de l’assassinat de Bachir Gemayel en septembre et ses suites. Cette expérience existentielle a nourri sur le mode tragique votre philosophie de la liberté. Vous en avez tiré un roman autobiographique, Terre blanche, qui a été édité chez Fayard en l’an 2000, et qui est réédité cette année.

En 1986 vous obtenez votre doctorat d’État ; votre thèse – sous la direction de Pierre Boutang, personnalité qui a beaucoup compté pour vous – s’intitule L’être et la totalité : essai sur la métaphysique comme science de l’être dans sa totalité. Parallèlement vous poursuivez des études théologiques à l’Institut catholique de Paris, puis à Rome au palais Farnèse comme boursier de l’École française, afin d’achever un travail sur quelques manuscrits de la Renaissance dans les archives du Vatican, portant sur le thème de la Trinité. Enfin vous participez par vos recherches au séminaire de Jean Jolivet à l’École Pratique des Hautes Études. C’est l’époque où vous faites des conférences sur la création poétique en Sorbonne, dans le cadre du Centre de la civilisation française à Paris IV sous la direction de Pierre Brunel.

Depuis, vous enseignez la poétique, l’éthique, et la métaphysique tant à Paris qu’à l’étranger : Florence, Londres, Madrid, Bucarest, Moscou, Varsovie, sans oublier l’Amérique du Nord et l’Amérique latine. Vous avez aussi animé des séminaires sur les racines de l’Europe, à l’ESSEC entre 1992 et 1995, à l’Université de Marne-la-Vallée, à Sup de Co, à l’Institut catholique de Paris.

Il est temps maintenant de passer au second versant de votre biographie, c’est-à-dire d’aller au large, puisque conférencier à l’École navale et à l’École de guerre, vous êtes également capitaine de frégate de réserve. Vous avez navigué en Méditerranée, mais aussi au large de l’Afrique et de l’Amérique latine sur le porte-hélicoptère la Jeanne-d’Arc, en y faisant des conférences, sous des commandements brillants, pour participer à la formation des officiers de l’École navale. À partir de 2003 le chef d’état-major de la Marine nationale l’amiral Oudot de Dainville et après lui l’amiral Forissier vous confient des missions de conseiller politique auprès de la DAS, Direction aux Affaires Stratégiques. Je pourrais citer beaucoup d’autres missions ; retenons que vous êtes un formateur dans l’âme, et que vous avez le goût des vastes horizons.

Dans votre paysage intérieur, il y a aussi la musique. Vous aviez été élève du Conservatoire Supérieur de Beyrouth en 1975, mais vous avez surtout une expérience d’orgue : celle des orgues de la cathédrale Saint-Louis des Français. Arrivé à Paris vous poursuivez vos classes d’orgue avec Henri Veysseyre, titulaire des grandes orgues de Notre-Dame d’Auteuil, et c’est lui qui vous a nommé titulaire des orgues de l’église Sainte-Bernadette à Auteuil, poste où vous êtes resté douze ans. Vous étiez aussi membre ténor de l’ensemble Bach de Paris. Après la musique, la parole : vous êtes aussi un homme de radio. En 1981 vous dirigez les programmes de Radio du Cèdre à Paris pour la défense de la francophonie et des minorités menacées au Proche-Orient. Vous collaborez actuellement aussi bien à Radio Notre-Dame qu’à Radio Courtoisie, ou à différentes radios. Enfin, vous êtes écrivain, vous avez à votre actif une dizaine d’ouvrages. Je n’en citerai ici que deux : le premier de vos livres, qui est un exercice d’admiration à l’égard de cet homme à qui vous reconnaissez devoir beaucoup : il s’agit de l’ouvrage publié en 1999 aux Éditions de l’œil sous le titre Hommage à Pierre Boutang, métaphysicien du secret et poète du désir. Puis il faut citer L’Islam radical, d’une tout autre inspiration, paru chez Eyrolles en 2015, et qui a reçu l’année suivante le prix Vauban.

Cher Antoine, c’est une joie d’entendre avec vous un philosophe de la liberté passé au creuset d’une épreuve extrême, et dont toute la vision historique, pratique, et de civilisation en est colorée de façon splendide et singulière.

COMMUNICATION

 

Votre Académie a réfléchi toute l’année sur la liberté et les libertés ; comme Marie-Joëlle Guillaume a souhaité que la réflexion théorique ne soit pas dominante dans mon exposé, je vous propose un témoignage existentiel.

 Je voudrais d’abord témoigner devant vous de la formation que je dois au fait d’être un chrétien d’Orient. En effet je considère cela comme une formation en elle-même, remplaçant à mon avis tous les diplômes universitaires : c’est une université en elle-même d’être né au Liban. Et l’homme qui m’en a donné le goût n’est pas un homme ordinaire. Ce n’est qu’un prêtre, mais comme le disait Léon Bloy : « ça n’est qu’un prêtre, oui, mais qu’est-ce qu’un prêtre, c’est plus qu’un homme ! ». En effet mon père était prêtre maronite, ce qui dérange parfois les catholiques ici et inquiète la laïcité française – laquelle n’est pas si ancienne que cela, si vous la mettez en balance avec quatorze siècles de monarchie, et le Roi-Soleil, et les cathédrales… Je voudrais traiter ce thème de la liberté et de l’histoire en essayant de vous montrer comment réagit un jeune qui arrive en France en ayant été formé par les pères jésuites du Liban, mais aussi par les pères maronites. J’ai eu en effet les deux formations, l’une poussant à la résistance orientale contre tout ce qui est turc, contre tout ce qui est marqué par un islam conquérant, l’autre mettant en avant la casuistique : « Après tout, ce sont vos frères, vous partagez le Parlement avec eux, etc. ». Le père jésuite le plus admirable entre tous, le Père Madey, ne cessait de nous dire : « Quand même, vous êtes au Parlement ensemble, et en plus vous êtes les uns et les autres nos anciens élèves ! ». Les pères jésuites ont donc formé au Liban toute une élite, et le musulman qui est sorti de cette formation assurée par les pères jésuites en a même souvent oublié le Coran. Beaucoup ont demandé le baptême. Dans ma classe, des dizaines de musulmans ont suivi notre catéchisme, même s’ils faisaient aussi le ramadan.

A partir de là, je voudrais passer de la réflexion philosophique à une expérience dans l’histoire, parce que c’est à peu près ma vie : je quitte le Liban avant la Terminale pour venir au lycée Henri IV, dont j’avais entendu parler comme d’un ancien couvent de génovéfains… Je croyais que les moines étaient encore là ! Or je n’ai vu presque que des ‘’rouges’’.  Heureusement que j’ai été accueilli par le proviseur des classes prépa, le général Laroche, qui était un homme exceptionnel, parce que le choc de la découverte de la France était immense pour moi. Quand, en hypokhâgne, je sors du pensionnat pour me rendre à Saint-Étienne-du-Mont, je rencontre un autre hypokhâgneux qui me traite de « tala »[1]. Je m’étonne de ce mot étrange et je lui explique que je vais à la messe comme je respire ; je suis définitivement classé parmi les « talas ». Puis je découvre Saint-Nicolas du Chardonnet avec un ami qui préparait Saint-Cyr, et j’entre dans l’église. Nous étions aux environs de février 1977. Là je me suis dit : « C’est la guerre du Liban qui me rattrape ici ! », car je découvrais l’occupation de l’église et des prêtres qui s’y opposaient comme on s’oppose à des envahisseurs…

Voilà en quoi la découverte de la France en 1976-77 m’a donné à voir une France divisée : à la fois une France ‘’laïcarde’’ à Henri IV, une France calmée à Saint-Étienne du Mont, avec un père Perlé hébraïsant et arabisant admirable, m’accueillant dans son église, m’ouvrant les orgues – c’était ma famille en somme ; et puis, un peu plus loin, une France où les catholiques, comme les maronites, s’opposaient entre eux. Car les maronites ont une Eglise unie devant Rome, mais entre les chefs, ceux du Nord et du Sud, il n’y a pas d’unité : chacun a sa milice, chacun veut être Président de la République – d’ailleurs, on ne peut pas l’être au Liban sans être maronite.

Donc ma découverte de la France est avant tout un choc, un choc religieux qui a duré, et qui va durer énormément. A la Sorbonne comme ailleurs, je voyais un juif de notoriété mondiale, Emmanuel Levinas, parler à un catholique royaliste comme je n’en ai jamais rencontré d’autres : je veux parler de Pierre Boutang[2]. Et cette France-là était encore divisée ; mais quel respect entre les deux hommes, entre le rabbin Levinas et Pierre Boutang ! Quand ils se voyaient, Boutang prenait Levinas par le bras et lui disait : « Allons à la synagogue ». Et Levinas lui disait : « Allons à la cathédrale ». Quand on déjeunait avec eux, on voyait en France autre chose que la laïcité haineuse, que les talas qu’on méprise – aujourd’hui je ressens encore ce mépris, la division entre les catholiques traditionalistes qui sont devenus pour certains des intégristes, et les autres… J’ai vu autre chose avec l’Université qui accueillait un homme sorti du camp d’Auschwitz, et qui a élu comme successeur à cet homme un maurassien, royaliste, monarchiste, ancien Camelot du roi. Et Levinas de dire : « Je ne veux pour successeur aucun autre que lui ». Parce que philosophiquement, ils se respectaient.

Le logos, de la Grèce à l’Europe

La France est peut-être la riche héritière du miracle grec, c’est-à-dire du mythos, devenu un logos. Dans la mythologie, la colline de l’Olympe a gagné sa guerre, elle aussi, contre les Géants, les Pallas et les autres. Il y avait un complot, et les dieux ont gagné, tellement gagné qu’il fallait mettre cette victoire à l’honneur des dieux eux-mêmes ; mais il fallait aussi, sous Platon et Aristote, que ces dieux eux-mêmes puissent gagner la guerre contre les philosophes. Or ils l’ont perdue, car le mythe est dépassé par le logos avec le génie de Platon, le génie d’Aristote, et celui de Socrate leur maître à tous les deux. C’était presque une victoire de la philosophie et des athées contre les croyants en Dieu.

Depuis, ce logos a évolué de la Grèce à Rome, et de Rome au baptême de toute l’Europe. Pendant quatorze siècles l’Europe ne s’est posé qu’une seule question : comment concilier ce logos victorieux du mythe avec la foi ? Et c’est peut-être l’époque la plus fascinante en philosophie que celle où les moines étaient les professeurs d’université. Ils ne se posaient pas la question du salaire, car ils n’en avaient pas ; les ordres religieux les prêtaient à l’Université une dizaine d’années, ce qui nous a valu Thomas d’Aquin, Bonaventure l’admirable, et Albert le Grand – grand esprit humain, maître de saint Thomas ! Et c’est ainsi que, depuis le Liban, je me représentais Paris avec ses collèges, dont on n’a ressuscité que les Bernardins (même si le collège des Bernardins ne se pose pas les questions aujourd’hui de la même manière qu’à l’époque médiévale). Le débat était partout à l’époque de Guillaume de Champeaux, ou d’Abélard, terrible dialecticien, dont les écarts ont perturbé l’université médiévale et la plus belle des intelligences féminines, Héloïse (laquelle a été plus loin encore).

Mon but est d’abord de vous dire que ma découverte de la France a été contrastée ; or la France nous est chère, à nous chrétiens d’Orient, à tel point que j’ai mis du temps à demander la nationalité française à Philippe Séguin, tellement elle nous était naturelle comme Libanais ! En même temps, c’était un si grand honneur ! A Philippe Seguin qui a signé l’acte de naturalisation, je me souviens d’avoir dit que finalement saint Louis avait déjà fait le travail avant lui : lors des Croisades il avait accordé aux maronites d’être sujets de son royaume, et cela nous a sauvés. C’est pourquoi, si j’associe ma vie, mes voyages, à cette découverte d’une France divisée entre les laïcistes et tous ceux qui ont voulu garder de cette religion catholique quelque chose de fondateur, je me demande comment un Oriental peut réagir. Le chrétien d’Orient laisse les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité dans les racines même de l’arbre qui les a révélées, c’est-à-dire dans ce rabbin tellement étrange qu’il était plus qu’un rabbin, dans cet homme tellement puissant qu’il était plus qu’un homme, dans ce marcheur – on a compté les kilomètres entre Jérusalem et notre ville de Tyr, et nous avons l’honneur d’avoir le premier Tyriste juif rabbin dans le Christ lui-même. Or son impact a été immense, notamment en Orient puisqu’il a choisi l’Orient – il fallait le soleil de l’Orient, il fallait les traces d’Abraham, il fallait le regard de Moïse, du mont Nébo, il fallait la synagogue pour qu’il puisse dire : « Voilà, ce que je viens de lire, annoncé par Isaïe, vous l’avez devant vous ! » – et je ne vois pas un homme plus radical que lui.

A l’opposé du protestantisme, centré sur la sola scriptura, le catéchisme oriental tourne autour d’une seule question : « Qui suis-je ? ». Et vous avez dans cet Orient redoutable, un Orient qui va éclater rien qu’avec une question posée. C’est pourquoi à mon avis le Christ retardait tant le moment de la poser aux disciples. Puis arrive le moment où Il les regarde, Il sait que la Passion s’approche, que les prophéties se réalisent, et alors, quel pédagogue !

Pour vous, qui Suis-Je ? 

Nous sommes ici dans la maison de Madeleine Daniélou pour qui la pédagogie est d’une grande importance, maison qui a façonné une Marguerite Lena dont je connais l’œuvre et pour qui j’ai une amitié chère. Or la pédagogie de Jésus est suprême : il est au bord d’un lac, et au lieu de prendre un rabbin qui connaît l’hébreu, le grec, qui connaît toutes les prophéties, Il prend un pêcheur de poissons, qui a une femme qui l’attend, qui crèvera de faim s’il n’a pas pêché le jour, et Il avance vers lui. Progressivement, Il le conduit sur un chemin partant du lac de Tibériade qui atteindra Rome : ça c’est le baptême du monde, même jusqu’aux États-Unis (l’écrivain Mark Twain affirmait que les lacs des Rocheuses sont dignes d’un Fils de Dieu). Et Il pose la question « Pour vous, qui Suis-Je ? » ; car c’est à partir d’elle que je voudrais montrer comment l’Orient s’est formé autour de la question de Jésus.

Le premier à qui elle est posée, Pierre, est totalement perturbé ! On trouve cette question adressée aux premiers disciples dans les synoptiques ; elle peut être formulée : « Qui suis-je pour ceux que vous écoutez ? » ou bien encore : « Que disent les autres » ? Puis vient la question radicale : ou bien vous reconnaissez que je suis le Fils de Dieu (mais qui a entendu la colombe bénissant ce Fils d’en-haut ?) ; ou bien vous allez perdre et le Chemin, et la Vie, et la Vérité. Y a-t-il question impliquant réponse plus radicale ? Quand j’en discutais avec un recteur musulman, il était clair que Mahomet, grand général par ailleurs, n’était pas à la hauteur d’un tel dialogue théologique.

Donc, quand les apôtres arrivent à Sidon et Tyr, il faut imaginer le choc que reçoivent ces villes païennes (rappelons que c’est le roi de Tyr, Hiram, qui a donné le bois de cèdre et de cyprès pour la construction du Temple de Salomon, ses ministres administrant cette construction !). Quand vous arrivez là, vous rencontrez ces Phéniciens qui vivaient d’une mythologie, et ont rencontré le Logos venu en personne !  Chez les Grecs le Logos est arrivé à travers Aristote et Platon, qui ont sapé l’autorité de leur panthéon. Puis, à partir du moment où Aristote leur a montré que cet être-là, le moteur premier, était Noûs, lumière, énergie, il a déclenché un courant de pensée qui a abouti à la Somme théologique de saint Thomas, et a permis à la raison humaine de recevoir la Révélation avant même qu’il y ait une exégèse philosophique. C’est pour moi une victoire énorme.

Mais en Orient, par opposition à l’Occident, Tyr et Sidon vont recevoir le Logos en personne, pieds nus, au moment où sa mère l’attendait sur les hauteurs de Sidon. Nous avons une basilique qui s’appelle « la basilique de la Tente », et aussi la grotte où la Vierge attendait avec les sept femmes dont parle l’Évangile pour leur donner de quoi continuer leur chemin. Et nous avons tracé avec quelques moines le chemin direct vers la mer que prenait le Christ (il devait éviter les villes païennes impures que les femmes ne devaient pas traverser). Tout est Terre sainte au Liban, ce qui explique pourquoi il n’y a que des milices, pourquoi il y a tant de guerres : parce qu’il faut sauver ce trésor ! Et qui va gagner en fin de compte ? Tyr et Sidon sont les villes qui vont accueillir Paul et Pierre ; et vous avez encore la petite chapelle Paul et Pierre à l’intérieur de la basilique orthodoxe de Sidon, où ils se sont rencontrés avant de prendre la mer en direction de Rome. L’autre route va vers Malte, Chypre, etc. Vous connaissez comme moi les voyages de ces deux apôtres, qui ont baptisé Rome par leur sang autour du cirque, et d’ailleurs quand on y arrive, on peut lire sur l’obélisque cette inscription si radicale qu’elle est propre à stopper tout dialogue interreligieux : « Le Christ victorieux sur la terre… » ! Donc le cirque romain, terminé !

Tout cela pour nous est oriental, c’est-à-dire que le dialogue théologique se résume au dialogue de Jésus et de Pierre. A la question de Jésus « Qui suis-je ? », Pierre, qui n’a rien d’un docteur en théologie, mais qui reçoit du Père la Révélation qu’Il est le Messie, répond : « Vous êtes le Messie, le Fils de Dieu… », récapitulant ainsi toutes les prophéties, toutes les « figures » comme le dit Pascal, réalisées dans le Christ. Ce n’est que la réponse d’un pauvre pêcheur, mais c’est la seule réponse qui compte pour un Oriental. C’est pourquoi quand les pères jésuites sont arrivés en 1857, forts de leurs projets de construction de séminaires, chargés des œuvres complètes de Suarès, etc., le Patriarche Massad, très grand Patriarche francophone, leur a dit : « Ne vous inquiétez pas, nous avons la foi, tout le reste, c’est un cadeau de Dieu, apportez-le ». Et quand Ernest Renan arrive dans le séminaire des pères maronites à Gazir, séminaire que vous pourrez visiter avec moi si vous venez là-bas, le patriarche Massad se renseigne sur lui, et les rapports du patriarcat lui révèlent son passé d’ancien séminariste ayant renoncé au sacerdoce ! Pourquoi a-t-il quitté le séminaire ? C’est la première question que l’on pose à un séminariste qui abandonne le séminaire. Est-ce pour une femme, pour un amour, pour se battre, par perte de la foi… ? C’est grave, un séminariste qui quitte le séminaire, parce que c’est aussi un témoignage ! Le patriarche, qui avait d’excellents renseignements, apprend alors qu’Ernest Renan était major en hébreu, major en grec. Il comprend qu’on reçoit un homme d’une science immense. Renan est donc accueilli comme un prince, arrivant avec son livre Vie de Jésus. Le patriarche admirable, et francophone, se fait apporter le manuscrit, le lit, et d’après les moines, se lève furieux : « Tout est ambigu ! ». Et il ajoute en citant Renan : ‘’ Jésus homme intelligent et supérieur’’… « Mais il manque quelque chose ! Et le Fils de Dieu ? Il n’y est pas ! ». Le patriarche cherche partout, et il se rend compte que ce best-seller de l’Europe au XIXe siècle est le livre qui allait plonger l’Occident dans l’hérésie que l’Orient avait connue avec l’arianisme ! Quel retard, mais quelle modernité !

Quand, invité par mes amis bretons, j’arrive pour ma part à Tréguier devant la statue d’Ernest Renan, je suis stupéfait de l’arrogance qu’elle manifeste. Mais le recteur de la cathédrale m’a dit un jour : « Ne la regardez pas trop, descendez plus bas, il y a ce que nous avons construit depuis toujours, pour dire non à Ernest Renan, avec la Passion du Christ à la manière bretonne ». C’est comme si le peuple breton avait répondu à cet homme, qui aurait pu devenir évêque de Tréguier, avec sa science et son intelligence, et qui a fini par nous laisser, en Orient, un livre que nous considérons comme arien, hérétique …

Si tu es le Fils de Dieu, tout change ! Mon rapport à la vérité change, mon âme est libérée du paganisme, elle devient libre et l’histoire elle-même est achevée. Donc si je prends le sujet Liberté et histoire sous l’angle même de ce cher Paul Ricoeur que nous avons très bien connu, c’est du protestantisme pour nous. De même, chez les pères jésuites où j’écrivais ma thèse, je disais au père qui avait écrit un livre sur le Christ des philosophes : « Père, vous perdez votre temps, vous ne trouvez pas ? ». A quoi il me répondait : « Non, il faut voir ce que les philosophes allemands ont dit sur le Christ, comme Schelling, etc. ». – « Mais nous savons ce qu’ils ont dit, lui rétorquai-je, puisqu’ils ont refusé le Fils de Dieu. Donc, comme disait mon grand-père, soit vous croyez qu’Il est le Fils de Dieu, et il n’y a plus de temps à perdre, priez et agissez ; soit vous achevez une histoire pour le défendre, et vous entrez dans l’exégèse dans le but de convertir les autres. Il faut avoir cette audace de vouloir annoncer le Christ. Quand le père Lelong venait chez nous pour discuter de l’Islam, et nous disait : « Après tout, nous avons le Christ, ils ont Mahomet, etc. », les évêques maronites bondissaient ! Je m’indignais également : comment comparer un Bédouin pieds nus au Fils de Dieu, dont l’un a besoin de l’autre pour être sauvé ! Au jugement dernier, Mahomet va comparaître devant le Christ !

Voyez-vous, cette question est pour moi à la base même de l’esprit d’Orient. Et c’est peut-être la raison fondamentale pour laquelle je me suis éloigné de Levinas pour faire ma thèse avec Pierre Boutang : Levinas faisait de l’exégèse dans ses séminaires, mais en hébraïque, c’était un rabbin rentré ; d’ailleurs, à la fin de sa vie, il a travaillé sur les écrits talmudiques à Auteuil, rue Michel-Ange, dans l’école nationale judaïque où j’étais organiste. Je lui ai dit : « C’est cela, votre réel ». Il parlait de Husserl, de Heidegger, de la vérité comme un principe a priori de la conscience, ou de la Lebenswelt, avec tous ces termes allemands qui étouffaient le grand rabbin qui était en lui. Puis d’un seul coup il a déclaré, lors de son dernier séminaire à la Sorbonne : « Husserl m’ennuie, il faut aller vers la Torah ». Il relisait Rachi, ce rabbin extraordinaire qui a vécu à Troyes sous saint Louis et que le roi a accepté de protéger à la condition qu’il ne parle plus du Christ, ni de sa mère, dans les termes de la Torah. A cette seule condition, il pouvait rester à Troyes. En effet, que dit la Torah sur le Christ ? Que ce dernier, certes un des plus grands rabbins de son époque, était un blasphémateur suprême parce qu’il se disait Fils de Dieu. Vous imaginez le dialogue avec Levinas ! Levinas me disait : « Tu resteras un chrétien d’Orient ! » ; je lui ai répondu : « Vous resterez juif ! ».

La liberté, chemin de la Vérité

J’en reviens à la liberté. Si la Vérité est la seule à me libérer, que dire sur la liberté depuis Aristote ? Il y a les exégèses sur l’aletheia, ce mot grec qui désigne la vérité, puis l’exégèse en latin. Et dès que l’époque médiévale arrive, on reconsidère ce qui avait été transformé par le génie philosophique grec, le miracle grec du logos, lequel est contemporain du miracle juif. En effet Héraclite voyait arriver à Éphèse, ville de Sémites, de Juifs, des rabbins de passage, des prêtres dans son temple, il voyait et entendait très bien ce qu’était ce logos ; dans les fragments d’Héraclite on lit que le logos doit être homologuein, en accord avec le noûs qui est lui-même cat’alon (déjà le mot catholique – on peut dire qu’Héraclite était catholique sans le savoir). Et plus tard, le Prologue de saint Jean « Au commencement était le Verbe [Eν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος], et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu » devient la seule référence qu’il faut garder.

Oubliez les références à la protestante, ou celles des Témoins de Jéhovah, parce que tout simplement, en dehors de ce verset, il n’y a pas de compréhension, ni de l’histoire intellectuelle du logos de l’Orient comme de l’Europe, ni de ces quinze siècles que la Sorbonne actuelle a éliminés d’un coup de crayon. En effet, balayée l’histoire et la philosophie médiévales ! C’est précisément l’importance de Levinas et de Pierre Boutang dans les années 1980 que d’avoir rétabli la philosophie médiévale. Levinas a souhaité que soient étudiés Avicebron, le Zohar, Averroès, et autres médiévaux incontournables pour lui ; quant à Pierre Boutang, il lui fallait rétablir les philosophies de l’époque médiévale et de la Renaissance. C’est pourquoi ils en ont fait une chaire, que Pierre Magnard va occuper. Mais pourquoi passer de Plotin à Descartes d’un seul coup ? Pour quelle raison ? Par peur que le logos apparaisse en accord avec la fides, avec la foi. Peur, comme Occidental, de dire que la raison humaine héritée du miracle grec a produit un autre miracle, on n’ose pas dire encore miracle chrétien ! Mais en Orient, le miracle du christianisme était établi par les pas du Christ lui-même, qui a tracé le chemin de la vérité par ses promenades, ses trois jours de marche à pied de Jérusalem à Tyr.

Mais à partir de cette première étape, celle du miracle juif hébraïque, dû à la Révélation messianique, quelle guerre au cours des siècles ! Et puis il y a eu en France la transposition de la Vérité de l’Eglise catholique dans la République laïque, dont les valeurs ont elles-mêmes été portées par des loges anglaises ou françaises, toutes mélangées dans la Révolution française : « droits de l’Homme » ou « droits des hommes ». Et aujourd’hui on joue sur les deux expressions, en parlant de « droits humains ».

Cette transposition des vérités qui libèrent n’a pas eu lieu en Orient ; est-ce que, pour autant, l’Orient est retardataire, puisqu’il n’a pas connu ce qu’on appelle en philosophie le ‘’progrès’’ ou le ‘’progressisme’’ ? Non ! Sa réponse que je n’hésite pas à qualifier d’enfantine, naïve, puisque le Christ lui-même nous a demandé de redevenir des petits enfants faute de quoi nous n’entrerions pas au Royaume de Dieu, vient de la réponse de Pierre, initiatrice, et de celle de Paul qui l’est encore plus (du fait qu’il était un savant pharisien connaissant les Ecritures par cœur). Contrairement à Pierre et Jacques, Paul était un exégète, qui avait de plus une naïveté d’enfance, mais tellement profonde. Il n’empêche : l’Orient par rapport à la liberté, a gardé le mot du Christ : « La vérité vous rendra libres », et cette liberté reçue dans la Révélation n’a pas à être démontrée, il faut simplement l’accepter comme vérité révélée ! Heidegger, fils de sacristain, ancien séminariste catholique à Fribourg, savait cela, et dans sa philosophie il a fait ce que Robespierre a fait avec Rousseau : il a transposé les vérités qui allaient fonder la République, en affirmant que la vérité, Wahrheit, ne pouvait pas être démontrée par la logique, mais qu’elle devait être montrée. Or si je ne peux pas la démontrer par la raison, j’élimine à ce moment-là des siècles de philosophie, jusqu’à Héraclite, qui reçoit la vérité par Révélation, affirmant que la vérité est devenir et qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Heidegger affirme, lui, que cette intuition poétique se suffit à elle-même, que depuis Héraclite les philosophes ont oublié la vérité, et puisqu’ils ont oublié l’être et la vérité, il faut attendre qu’elle se révèle de nouveau à nous, chrétiens. Heidegger a été formé comme séminariste, il connaissait l’époque médiévale, il l’a enseignée toute sa vie, et il va prononcer cette phrase terrible dans l’Introduction à la métaphysique : « Vous les chrétiens, vous n’avez pas besoin de philosopher, surtout les catholiques, car vous avez la réponse à la vérité : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. »  Donc si vous philosophez, c’est une contradiction même dans votre vie, et la philosophie chrétienne elle-même devient une folie ». La vie d’Heidegger est terrible ! Je disais à Levinas qu’il était au fond un séminariste raté, mais de très haut niveau, c’est-à-dire un prêtre catholique qui n’a pas été ordonné et qui est devenu protestant, non pour apprendre par cœur les Ecritures, mais tout simplement pour avoir une carrière (comme Husserl, protestant juif). Le travail de Heidegger était un travail théologique, et c’est pourquoi Levinas a fini par être un rabbin rue Michel-Ange, pour commenter les versets, le visage, le regard, l’autre, l’altérité ; il a trouvé toutes les solutions dans l’autre, le voisin dont on parle dans la Sagesse de Salomon.

Voyez-vous, la manière avec laquelle le Christ a posé cette question dure jusqu’à aujourd’hui. Si vous rencontrez quelqu’un, vous n’allez pas demander : « Qui suis-je ? », car vous n’êtes pas le Christ, mais : « Qui est pour vous le Christ » ? Un prêtre est celui qui est sacré pour transposer cette question et pour dire : « Mais qui est pour vous le Christ » ? Et la réponse commence là, et tout catéchisme commence là. L’Oriental, lui, le fait sans faire de catéchisme, sans faire de théologie. Son catéchisme est dans les psaumes de saint Éphrem qui racontent presque tout ; il le chante, puis après il passe à la vie, et à l’action. Et comme son église peut être détruite du jour au lendemain, comme sa cathédrale peut disparaître, comme la communauté tout entière peut être rasée par une armée turque, il a choisi de s’enfermer avec son diocèse dans des grottes, comme dans la vallée de Qadisha au Liban. La visite de saint Antoine de Qadisha, dans la grotte où saint Antoine le Grand est venu vivre deux ans, a fondé tout l’ordre maronite.

Vous pouvez imaginer cette vallée sainte, là où les patriarches et les évêques se cachaient. La période des Croisades fut pour eux une période de liberté, pendant laquelle saint Louis les a rattachés à Rome définitivement, ayant constaté qu’il n’y avait pas d’orthodoxes parmi eux. Le schisme datait de 1054, la première Croisade lancée par Urbain II de 1096, et la prise de Jérusalem de 1099. Et puis en 1245-48, à partir des Croisades, saint Louis a dit aux maronites : « Vous êtes des Romains, vous êtes des sujets des rois de France ». Et pendant des siècles il les a protégés pour qu’ils puissent continuer sous les mamelouks, sous l’Empire ottoman, à être sauvés par les expéditions françaises. Je pense notamment au cardinal de Lavigerie qui a créé l’Œuvre d’Orient, puis à De Gaulle aussi, qui au début du siècle fonde le nouveau Liban moderne, malgré l’hostilité de la Troisième République, avec un Parlement qui élit un président, et une cohabitation entre deux communautés, l’une chrétienne l’autre musulmane – avec ses multiples branches. Or ces deux communautés sont celles qui ont donné des réponses à ce « Qui suis-je pour vous ? » du Christ.  Pour les maronites : « Tu es le Christ, le Fils béni, le Messie de saint Pierre ». Nos universités, nos écoles, nos chemins de pèlerinage, notre tourisme, notre tempérament même viennent de cette radicalité de la réponse. Et les maronites suivent le pape jusqu’au bout et le portent, quel qu’il soit, parce que le pape demeure le successeur du Christ. Et puis le pape protège les patriarcats orientaux, ces communautés que le Liban protège : il y a les dix-sept communautés chrétiennes d’Orient et les sept patriarches qui viennent se réfugier dans la montagne libanaise sous l’égide du patriarche maronite.

Tout cela explique cette phrase du chrétien qui, pour plaisanter, dit au musulman : « Le Christ est vérité, c’est pourquoi les chrétiens ont la présidence ». Au Liban, le président doit en effet être maronite catholique, un orthodoxe n’en a pas le droit. Même si ça les agace un peu, on dit clairement aux orthodoxes qu’ils marchent à l’envers, que c’est vers Rome qu’il faut aller pour voir le successeur du Christ, et non pas vers la Grèce et la Russie. Le Premier ministre est sunnite, mais on lui dit : « C’est normal, ta réponse à la question Qui suis-je ? est un peu ambiguë ». Quant aux chiites et aux druzes, ce sont des sectes qui s’opposent entre elles au sunnisme du roi d’Arabie Saoudite, et qui prétendent attendre le retour du grand imam comme les chrétiens attendent le retour du Christ. D’où la confusion autour de cette question.

Pour conclure, nous maronites, à la question « Pour vous qui suis-je ? », avons donné la seule réponse possible : « Tu es le Fils de Dieu ! ». Ceux qui ont dit qu’il était prophète souffrent à 50 degrés dans le désert ! C’est leur purgatoire. Ceux qui ont dit qu’Il est Fils de Dieu mais que son successeur n’était pas Pierre siégeant à Rome, souffrent entre eux. Vous le savez, les orthodoxes sont déchirés entre Bartholomeos, Kirill, les Grecs orthodoxes, les Russes orthodoxes. C’est pourquoi aussi la présidence doit être assurée par les catholiques au Liban. N’y a-t-il pas là, d’ailleurs, quelque chose de providentiel ? Certes, c’est un accord que la France a établi au temps du général de Gaulle, pour que les chrétiens ne soient pas tentés d’émigrer ; mais hélas aujourd’hui il y a une réelle tentation d’émigration. Mais pour moi si je dois philosopher sur la liberté, je dirais qu’elle n’est possible que par la reconnaissance de la vérité révélée, et non pas démontrée comme avec Kant, qui avait oublié qu’il était piétiste protestant, et qui nous a laissé des livres indigestes ! Mais ce n’est pas grave ; ceux qui n’ont pas donné la bonne réponse, il faut les attendre.

Saint Paul nous a donné la réponse, à savoir que finalement si le peuple juif est aujourd’hui toléré dans le monde, et continue à avoir des rabbins à l’Est comme à l’Ouest, des ashkénazes, des séfarades, si ce peuple a souffert, s’il y a eu Auschwitz, c’est parce que le Christ lui-même l’a voulu ; pour que les païens et les gentils puissent voir ce qu’il a pu faire de bien avant l’arrivée messianique, soit croire en un Dieu personnel et unique, « Je suis celui qui EST » – ou qui sera, si je prends le verbe au futur -, soit au Dieu de Moïse ; pour que ce peuple qui souffre aujourd’hui après Caïphe, puisse montrer que les païens eux-mêmes ont un rôle à jouer dans l’équilibre de l’histoire et le rapport liberté/histoire, que les gentils joueront eux-mêmes le rôle du peuple élu pour équilibrer la balance historique : les deux peuples auront porté cette foi et auront permis d’attendre le retour du Christ. Et puisqu’il y a parmi nous un neveu de Jean Guitton, il faut citer saint Augustin, sur lequel le plus bel ouvrage a été écrit par Jean Guitton, qui exprime en toute clarté des milliers de pages de saint Augustin. Jean Guitton a montré que finalement Augustin, en parlant du passé, du présent et du futur de l’âme humaine, dans un temps qui est une distension de l’âme, distentio animæ, affirmait que l’histoire elle-même est une distension, pas seulement de l’âme, mais de tous les peuples élus depuis Abraham et Moïse, jusqu’à notre présent, puisque – comme dit saint Augustin – aujourd’hui est l’éternité qui arrive, avec le Christ, avec l’Esprit.

                                                    Echange de vues

Marie-Joëlle Guillaume

Mon cher Antoine, en confiant le thème de « Liberté et Histoire » à un chrétien d’Orient tel que vous, nous ne savions pas jusqu’où nous nous embarquions ! Je dois vous dire que j’ai été personnellement, au départ, un peu déconcertée, d’autant que vous m’aviez laissé entendre que vous parleriez de votre expérience de l’extrême, celle que vous avez vécue en étant otage. Mais ce que vous nous avez présenté, en relisant à l’orientale le chemin de toute la vérité révélée, et surtout de la personne du Christ, par ce « Qui suis-je ? » et « Qui dites-vous que je suis ? » qui a jalonné tout le temps de votre exposé, est tout de même extraordinaire. Vous nous avez donné un panorama sur Liberté et Histoire qu’on n’a pas coutume d’entendre, et il fallait sans doute un maronite pour nous montrer que la liberté, comme vous le dites très joliment, doit voyager pour libérer le monde ; en tout cas elle nous a fait voyager jusqu’à cette Terre sainte du Liban, aux racines de l’histoire et du Verbe. Je ne sais pas comment vont s’orienter les réactions des membres de l’Académie, ni leurs questions éventuelles, mais ce que je sais, c’est que vous nous avez fait partager un moment rare pour sa profondeur historique et géographique, une sorte de dilatation de l’âme et de la pensée, autour de la personne du Christ et de son interrogation fondamentale à chacun d’entre nous, alors merci beaucoup.

Rémi Sentis

Vous avez dit que la liberté est dans le chemin, alors est-ce qu’il faut nécessairement être dans le chemin pour être libre ? Est-ce que la liberté ne peut pas être aussi un peu statique, si l’on décide de ne pas vouloir voyager, de rester enraciné dans la famille par exemple, ou sa ville ?

Antoine-Joseph Assaf

Mais justement, si vous revenez aux Grecs, le chemin c’est odos, et la vie, c’est zoé. Or odos a donné dans l’histoire des sciences la met-odos, la méthode scientifique : Edgar Morin est centenaire, et il n’arrête pas de réfléchir sur la méthode. Je prie pour qu’il trouve le chemin ; or il ne l’a pas trouvé parce qu’il tourne autour, c’est met-odos, il passe à travers. La méthode est un chemin qui va quelque part. Hegel était lui aussi un ancien séminariste allemand, augustinien également, qui a dit que la vérité devait être dans l’histoire, et pas uniquement dans l’a priori kantien – Kant était son maître, mais il a quitté sa logique d’esprit. On a discuté pour savoir d’où venait ce désir chez Hegel de mettre la vérité dans l’histoire. Or c’est parce qu’à partir de là il va pouvoir agir sur ce qu’il appelle la dialectique. Selon lui, il y a eu les Grecs, l’imagination, il y a eu les Romains avec la raison, et voici la germanité qui arrive avec l’esprit. Malheureusement pour lui, comme il a raté son séminaire, il a raté la vie de l’esprit parce qu’il l’a vue sur un cheval, en Napoléon Bonaparte (quand ce dernier a bombardé Vienne, Beethoven a rayé la dédicace de sa Symphonie héroïque). En fait Hegel était en train de chercher une incarnation de l’esprit absolu, et comme il ne pouvait pas l’imaginer dans le Christ – allant presque jusqu’à une conception musulmane de Jésus – il l’a vu incarné dans les œuvres universelles. L’esprit ne peut donc être incarné que dans la raison absolue du philosophe, lequel philosophe devient presque l’athée. Donc si vous séparez le chemin de la vérité, vous tombez dans la dialectique hégélienne et l’athéisme du philosophe – jusqu’à aujourd’hui Hegel est le maître de l’athéisme philosophique, il a fabriqué Marx, etc. Mais il faut aller vers un chemin, celui du pèlerin qui sait qu’il va à Saint-Jacques, qu’il va à Rome, et qu’en y arrivant il s’humiliera ; ce pèlerin ne va pas se dire : « Dieu est dans ma tête et je suis le sage absolu », comme Hegel à la fin de son système. C’est en cela qu’il est important de dire que le chemin est la vérité, que la vérité ne peut pas être statique, parce qu’elle est révélée dans une personne et non pas dans un concept logique.

Jean-Luc Bour

Je ne suis pas du tout philosophe, mais je suis en revanche intéressé par votre expérience personnelle et ma question est la suivante : toute votre réflexion philosophique vous a-t-elle aidé pendant la période où vous étiez prisonnier, otage, à vivre libre dans votre tête, puisque cela s’est passé, si j’ai bien compris, au début de votre vie professionnelle ? Ou est-ce que c’est ayant eu cette expérience de prisonnier, que vous avez développé votre réflexion philosophique sur la liberté postérieurement ?

Antoine-Joseph Assaf

Il est certain que les deux sont liés. Quand j’ai décidé de partir pour écrire un livre sur la guerre du Liban, où je connaissais des chefs remarquables, et dont le projet de paix avec Israël m’intéressait profondément, j’avais 23-24 ans. Et j’étais avec Levinas, Boutang, etc. au contact de beaucoup de gens impliqués dans l’histoire de leur pays : Levinas avait connu les camps de concentration, Pierre Boutang avait fait partie des Camelots du Roi, soit quand même l’opposition totale à la République, une opposition virile, forte. Ce n’étaient pas des gens tièdes. De mon côté j’étais attaché au Liban et ils me posaient des questions. Un jour, c’est Boutang, je crois, qui m’a invité à écrire un livre. Alors je me suis dit : « Il faut aller sur place, je n’ai pas envie de faire des synthèses historiques, il faut faire le chemin ». Là-bas, rapidement, j’ai rejoint l’armée libanaise qui devait accueillir en 1982 l’armée d’Israël, signer la paix, les accords du 17 mai, et chasser Arafat et les Palestiniens miliciens – mais pas le peuple ; ce peuple qui est encore aujourd’hui au Liban, avec 500 000 Palestiniens ajoutés à 1 700 000 Syriens pour 4 millions de Libanais ! Voyez-vous comme le Liban est une exception pour l’accueil des immigrés ? D’ailleurs le pape nous prend toujours comme exemple, et on l’invite à venir voir les résultats. Bref, je me suis confronté à la situation du Liban, je voulais voir la signature de la paix, qui représentait quand même un défi énorme ! C’est un peuple incroyable, le peuple d’Israël, dur avec les Palestiniens qui sont divisés ; Israël qui en 70 ans a construit l’État le plus moderne du Proche-Orient, qui comprend des Arabes israéliens dont il faut tenir compte pour construire la solution, etc. Donc je réfléchissais sur tout cela, et comme il y avait des milices chrétiennes à côté de l’armée libanaise engagée, qu’on appelle des ‘’phalanges’’, un peu extrémistes à mon goût – attaquant des villages par exemple -, j’ai voulu entamer une réflexion sereine… autant qu’elle peut l’être sur un champ de bataille !

C’est ainsi que je suis pris en otage par l’armée syrienne, et c’est là où, en résumé, je change d’espace ! J’étais dans un espace très intellectuel, même sur le champ de bataille : j’écrivais des idées sur les raisons de la paix, sur les intérêts des musulmans, de l’Égypte etc., je menais des raisonnements philosophiques et géopolitiques, et brutalement mon espace est bouleversé. Les Syriens m’interrogent et comprennent que j’ai été en Israël pendant l’année où le Liban a rouvert les frontières, que j’ai visité la Terre Sainte, que je suis allé partout, que j’ai appris un peu l’hébreu moderne, etc. J’invoque la paix qui régnait alors entre nous, mais eux me répondent : « Non, non, il n’y aura pas de paix, vous êtes des traîtres, vous les chrétiens, etc. ». Alors ils m’ont gardé et décidé que je restais avec eux. Et j’y suis resté 13 mois, 402 jours. Or la prison syrienne, c’est l’emprisonnement à la turque. C’est-à-dire que vous ne sortez jamais de votre cellule une fois rentré dans deux-trois mètres carrés ! Vous ne voyez plus le soleil pendant 402 jours, il n’y a pas de petites promenades. Donc je tournais en rond en faisant un, deux, trois, et un, deux, trois, pendant 402 jours, avec les bougies !

Et maintenant, quid de mon histoire intérieure dans cette cellule ? J’ai analysé ce qui s’est passé en moi, et c’est là où vous avez raison, ma philosophie s’est transformée. C’est comme si les concepts purs, notamment de la philosophie allemande que je travaillais beaucoup, pour la critiquer surtout, avaient fondu comme un bloc de glace. Et depuis ce moment jusqu’à aujourd’hui je ne peux pas avancer une idée philosophique si elle n’est pas vécue dans l’expérience intérieure. Exit les idées abstraites, purement simples, les dialectiques pour exciter le peuple, les policiers, etc. Donc, intérieurement, il y a eu pour moi une transformation de l’espace.

Ensuite, il y a le rapport au temps : quand vous vous réveillez le matin dans votre cellule, avec une bougie de trois heures, qu’est-ce que vous allez faire ? J’ai demandé de quoi écrire, mais ils ne m’ont pas donné de papier avant trois mois ; j’avais toujours sur moi des petits crayons, dont un que je garde encore en souvenir. Puis le temps va se transformer : sans livres, il m’a fallu puiser dans les souvenirs anciens, alors j’ai trouvé une solution. Je peux vous la dire rapidement, elle est simple, c’est que la détention a fait sur moi comme un cercle : j’ai commencé avant tout par changer de temps, à vivre sans montre, c’est pourquoi j’ai beaucoup de peine maintenant quand on me dit de parler trois quarts d’heure, je ne regarde jamais la montre, parce que je me suis habitué à ne jamais la regarder. Et donc pour revenir à Augustin, ou à Bergson dont je connaissais la pensée, ou à Guitton qui était l’admirable disciple des deux, doté d’un esprit d’une clarté incroyable, tous trois parlaient d’un temps objectif et subjectif. Alors, je me suis dit qu’ils avaient raison, qu’il ne s’agissait pas seulement de concepts : si votre temps devient un temps subjectif, vous pouvez rester à genoux trois heures, même une heure pendant le Rosaire. Quand je vois un prêtre passer dans Paris avec un chapelet un peu apparent, je me dis : « Quel provocateur, mais quel génie ! Car il est en train de dire à ceux qu’il croise : je compte les Ave Maria, mais je ne suis plus dans le temps ». Parce qu’il médite les mystères, et en méditant les mystères il n’est plus dans le temps habituel. C’est pourquoi aussi vous avez les lévitations de Thérèse d’Avila, etc. Il y a aussi une transformation de l’espace, qu’il s’agit de vaincre car l’espace objectif pour moi était une tombe. Alors comment le transformer ? En imaginant des espaces extérieurs comme le font les mystiques en quelque sorte, qui vivent dans une cellule. Saint Thomas d’Aquin a toujours vécu dans une cellule.

Donc il fallait transformer l’espace. Mais cela s’est fait sur 402 jours, pas en un seul jour, et puis plus vous cherchez, plus l’épreuve va grandir. Vous allez vous demander : « Quelle épreuve suis-je en train de vivre » ? L’épreuve à ce moment-là peut être objective, celle d’être prisonnier, de souffrir ; ou bien vous allez plus loin et vous comprenez que l’épreuve la plus grande est celle de la foi. Ceux qui me détenaient étaient musulmans, et parfois je dialoguais avec eux ; ce n’était pas la paix avec Israël qui leur posait problème, mais c’étaient les juifs, pour eux le juif, c’est le diable. Je leur disais : « En réalité, vous êtes d’accord avec eux sur le fait que le Christ n’est pas le Messie ». – « Oui, mais c’est autre chose ! », me répondaient-ils ; « Si, si, leur disais-je, ils sont juifs parce qu’ils ont dit avec Caïphe que le Christ n’était pas le Messie attendu, autrement ils seraient chrétiens, et l’on vivrait sur la même terre ; or vous dites, vous aussi, que le Christ est un prophète… ».

C’est là où j’ai commencé à dialoguer, avec le juif bien sûr, derrière les frontières, et avec ces musulmans qui venaient chaque jour. En fait ça allait très loin, mais c’étaient des colloques depuis ma cellule. Eux me donnaient à manger ou non, parfois je les énervais, parfois il fallait parler et éprouver la parole. C’est pourquoi d’ailleurs j’ai gardé le même défaut, c’est-à-dire quand on me donne la parole, que ce soit à l’École de guerre, à l’École militaire, devant des prêtres, devant des musulmans je dis toujours : « Voilà la vérité à laquelle je crois : vous voulez m’assassiner, tant mieux, d’une certaine façon je cherche le martyre ». Je l’ai dit à Monseigneur Gollnisch dans une émission de radio ; il me disait que l’Œuvre d’Orient recevait des millions, mais qu’il fallait savoir où les placer. Je lui ai dit : « Père, gardez vos millions, nous avons le trésor. – Ah bon, le trésor, mais lequel ? – Le martyre. – Vous me donnez des leçons ! – Mais non, je vous donne ma réponse » ! J’ai ajouté : « Vous voulez construire des églises ? Elles seront détruites par les druzes quand ils décideront de les détruire. Une chapelle nous suffit, une grotte, dans la Vallée Sainte qui était celle de notre patriarche (saint Louis a été tellement touché par cette Vallée qu’il a demandé à son célèbre conseiller Henri de Vézelay de sertir une canne avec des perles dont il a fait don au couvent).

Pour revenir à cette épreuve d’être un otage, il fallait la comprendre pour atteindre ce qu’on peut appeler la liberté. C’est là où je situe la liberté. Mais chaque fois, je me posais une question. Il y a une phase où vous êtes tenté par une forme de souci, c’est-à-dire que je marchais dans ma cellule et j’avais le sentiment de perdre la notion de résistance, celle de l’espace objectif. Il n’y a plus de philosophie, je me réveille le matin et je vois arriver le moment où je vais me taper la tête contre le mur. ‘’Il’’ va me tendre l’assiette, je vais lui prendre son bras, je vais tenter de fuir, je deviens un peu fou, il faut que je me maîtrise et que chaque jour je fasse un peu d’exercice. J’essaie de m’imaginer que je suis un moine, avec la division des heures qui ponctue sa vie, et d’intérioriser cette partition du temps. J’ai gardé cela aujourd’hui, pour atteindre une forme de liberté. C’est une liberté subjective, c’est pourquoi j’ai lié cette liberté à une sorte de révélation intérieure.

Donc plus j’avançais, plus je pensais à cette devise qu’on trouve chez les moines ermites au Liban : « avec les souffrances de Christ ». Tout ce qui arrive, c’est « avec les souffrances de Christ ». C’est une phrase que je me répétais beaucoup. Parfois j’exprime cette expérience devant des chefs d’entreprise qui ne sont pas croyants, et qui me demandent : « Quelle était votre force » ? Je leur dis chaque fois que la raison dont nous disposons doit nécessairement dialoguer avec la foi, que c’est ce qui nous permet de ne pas aller vers le néant, parce qu’on pourrait aller jusqu’à tuer, et entrer dans un cercle vicieux, aller dans un lieu où le Christ ne viendra pas vous chercher. Et sans cesse vous devez vous interroger, vous demander : « Où suis-je ? ». Chaque matin, vous devez de nouveau consentir à vivre dans une cellule, dans un tout petit espace, et vous vous dîtes : « Mais qui suis-je dans le temps » ? En effet je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler qui j’étais avant que ces ennemis ne me regardent comme un agent juif, un espion juif – « Tu n’as pas tiré avec une kalachnikov, tu n’es pas en tenue militaire, mais tu étais en Israël, tu parlais hébreu, donc tu es un espion, et on va t’exécuter à ce titre » – « Non je ne suis pas un espion, tout au plus peut-être un espion de Dieu, si vous voulez ; mais je veux la paix avec Israël pour que les guerres s’arrêtent ».

Si vous avez le Christ avec vous, vous avez tout, parce que le Christ est crucifié avec chacun. Mais j’étais privé d’eucharistie. Et je pensais à Teilhard de Chardin, qui a été privé d’Eucharistie longtemps, même s’il a célébré sa « messe sur le monde » ! Donc, je n’avais pas de messe, alors qu’avec mon père on y allait chaque jour. Etre privé d’eucharistie a été une grande épreuve pour moi, notamment parce que mon père m’avait habitué à une rigueur. Mon père était prêtre guerrier : en plein bombardement de son église pendant un Chemin de Croix, il se retourne – j’étais son enfant de chœur -, il regarde toute l’assemblée et lui dit : « Partez si vous voulez, j’en suis à la septième station et je continuerai ; mais ceux qui partent ne reviennent plus dans ma paroisse ! ». Ils ne comprenaient pas. « Vous avez peur de la mort ? Je célèbre le Chemin de Croix, le Christ va mourir dans sept stations ».

Mon père a tenu son église pendant vingt-cinq ans au Mont Liban. Tout seul avec deux moines, il marchait dans la neige ; on a détruit son église ; quelqu’un a volé les cloches historiques ! Mon père est allé le voir et lui a dit : « Tu as construit tes routes, tes jardins, avec les pierres de mon église ; alors, les routes, garde-les, mais les cloches, je les veux » – « Les cloches, ça sert de pots de fleurs », lui est-il répondu. – « Alors, enlève tes fleurs ». Mon père a repris ses cloches chez cette personne, et a reconstruit cette église Saint-Élie pendant 25 ans. Et il est mort sur la route, en marchant, frappé par une voiture à 5h du matin, alors qu’il allait célébrer des messes dans ces villes abandonnées. On essaie de faire en sorte, après lui, que la montagne chrétienne reste non seulement chrétienne, mais francophone. Car le risque aujourd’hui est que ces écoles ferment, c’est pourquoi on m’a demandé de diriger cette association France Liban francophone, dont le but est de donner à ces petites écoles des montagnes, des livres, des manuels, écrits en français.

Si vous enlevez la langue française du Mont Liban, c’est Daech et les Arabes qui arrivent, et les écoles coraniques, et c’est fini pour la France. Moi qui suis né dans ces montagnes, je sais que la langue française m’a sauvé – une langue française qui a Bossuet, qui a le génie de Fénelon, qui a le Génie du christianisme de Chateaubriand, non pas celle qu’on parle à l’envers aujourd’hui pour se mettre au niveau de ceux qui ont voulu la détruire. La langue française a tout.

Nicolas Aumonier

Vous avez eu une merveilleuse formule, j’aimerais que vous y reveniez un petit peu : vous avez dit à la fin que l’histoire était une distension, comme la distension augustinienne de l’âme, alors une distension de quoi ?

Antoine-Joseph Assaf

Des peuples, c’est-à-dire une distension vers le passé de l’Alliance avec Abraham, une distension vers Moïse pour établir la Loi. Quelle est la constitution humaine aujourd’hui qui peut se passer des Dix commandements ? Cherchez et vous verrez qu’ils ont définitivement marqué toutes les constitutions. Et puis, une distension vers l’avenir après l’arrivée du Christ. C’était l’attente messianique avec le peuple hébreu, la révélation du Christ comme Messie et comme Sauveur ; désormais nous sommes dans l’attente du retour du Christ comme juge. Et comme juge Il ne rira pas, parce qu’il ne se reniera pas lui-même. Saint Paul a une phrase terrible : « Dieu ne se reniera pas lui-même ». C’est pourquoi toutes les lois iniques qu’on a fait voter sur le couple, la vie, toutes ces lois qu’on est en train de voter pour transformer la nature humaine, ou ce fameux livre que 50 auteurs ont publié pour « relire le mythe d’Adam et Ève » et refonder le couple, tout cela n’est pas recevable devant Dieu qui ne peut se renier lui-même. Ces gens sont en train d’entrer dans un immense désordre. Je pense aussi aux tenants de l’intelligence artificielle, dont un des fondateurs a déclaré : « Je ne vais pas prendre des responsabilités comme Einstein dans la bombe atomique ». On voit très bien jusqu’où tout cela conduira.

C’est pourquoi, selon une lecture augustinienne de l’Histoire, la seule lecture possible aujourd’hui, les trois distensions mèneront au combat entre les deux Cités – terrestre et céleste. Ce combat, saint Augustin le résumait en une formule : « L’amour de soi au mépris de Dieu ou l’amour de Dieu au mépris de soi ». Les gens qui font voter ces lois, surtout sur la terre de France, ces lois incroyablement transgressives, présentées comme « naturelles » aux jeunes enfants – dès les plus petites classes les enfants entendent qu’ils peuvent choisir leur sexe, que l’avortement est un droit, etc. – portent de graves responsabilités. Je sais bien qu’au Sénat on a introduit des nuances sophistiques pour parler non plus de « droit d’avorter » mais de « liberté d’avorter », pour rejoindre la mentalité révolutionnaire. C’est le grand argument philosophique aujourd’hui.

Alors vers quelle distension va-t-on ? Je crois que Dieu ne reniera pas sa création, pas plus que les Dix commandements. Concernant les Dix commandements, j’ai parlé récemment avec un étudiant furieux, qui prétendait que l’Ancien Testament ne servait à rien, que c’était du bavardage, etc. Je l’ai invité à lire seulement les Dix commandements, puis lui ai demandé s’il estimait qu’on pouvait abroger un seul de ces commandements : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas prendre la femme du voisin, honorer son père et sa mère, etc. Ne pas honorer le Seigneur ; qu’est-ce qui reste à la place de Dieu, si je n’honore pas Dieu ? Eh bien j’honore un homme, une femme, un gourou, de l’argent ! Que reste-t-il ? L’argent, le deuxième dieu dont le Christ a dit : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres en même temps ». Or notre époque adore le dieu Mammon ; la distension de l’âme et de l’humanité permet cette attente, cette Espérance. Mais l’homme seul ne peut pas y arriver, donc il nous faut des hommes consacrés, des prêtres, afin que par eux l’on « s’achemine », ce sont les capitaines de navire.

Marie-Joëlle Guillaume

Quelle plus belle conclusion ? Merci à vous de nous avoir conduits, entre Liberté et Histoire, jusqu’aux profondeurs de l’âme confrontée, dans l’épreuve, aux questions ultimes de la foi.

[1] « Ceux qui vont-à-la-messe ».

[2] Pierre Boutang, né en 1916 et mort en 1998. Emmanuel Levinas, né en 1905 en Lituanie et mort en 1995 à Paris, a été disciple de Martin Heidegger (1889-1976).